La plus grande des solitudes

samedi 4 octobre 2014
par  Christian LEJOSNE
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« On entre chez le médecin, sans se douter qu’on en ressortira une heure plus tard différent... » C’est très exactement ce qui est arrivé à Georges qui, s’étant réveillé avec un terrible mal aux côtes, s’en est allé consulter. Lui ayant fait passer une radioscopie, le médecin déclare à Georges qu’il a un cœur de vieillard – celui-ci est alors âgé de trente-sept ans – et qu’il ne lui donne guère que deux années à vivre. Sans boire ni fumer, sans faire d’effort, ni faire l’amour ! Sur le chemin du retour, anéanti, Georges songe à son père, mort à quarante ans d’une angine de poitrine chronique, convaincu désormais qu’il va suivre la même destinée. Puis il pense à son fils qui n’a que dix-huit mois : « Et toi, fils, tu ne connaîtras jamais la jeunesse de ton père, tu ne sauras rien, plus tard, de tes grands-parents, de Liège, de tes tantes, de tes oncles et de tes cousins et cousines... Chemin faisant, un projet, encore vague, germait. Les chiens, les chevaux, les taureaux eux-mêmes ont un pedigree... Et toi, tu ne connaîtrais le tien que du côté de ta mère. »(1)

C’est dans ce contexte que vont prendre naissance deux livres majeurs de Georges Simenon, écrits entre 1940 et 1945. Je me souviens (2), court récit autobiographique rédigé à la première personne sous la forme d’une lettre à son fils, et Pedigree (3), retraçant la même histoire en un épais roman de près de six cent pages. Simenon a fait lire le manuscrit de Je me souviens à André Gide qui lui a suggéré d’en faire un récit à la troisième personne afin de lui donner plus de vie. Dans Pedigree, Georges Simenon y apparaît sous les traits d’un personnage nommé Roger Mamelin que l’on suit de sa naissance jusqu’à sa seizième année. Lorsque le médecin énonce ce diagnostic – qui s’avérera vite erroné –, Simenon a déjà un long parcours d’écrivain à succès. Il a publié plus de deux cent trente romans sous son nom et sous divers pseudonymes. Il rêve de se dégager de livres qu’il considère comme alimentaires pour se vouer exclusivement à une œuvre à laquelle il pense depuis longtemps : « grande par sa longueur en tous cas (…) La chanson de geste des petites gens, de ceux qui font ce qu’on leur dit sans savoir où ils vont et qui essayent quand même d’aller quelque part et qui s’obstinent toujours, montent et descendent, se raccrochent, désespèrent, espèrent à nouveau » écrit-il dans une lettre à son éditeur Gaston Gallimard (4). La multitude de procès qui suivra la publication de ces deux livres le dissuadera de prolonger l’expérience d’une écriture trop ouvertement autobiographique et dans laquelle tout un chacun pouvait se reconnaître sous un jour parfois peu flatteur. La force et la singularité de Je me souviens résident dans le fait que Simenon se croit au seuil de la mort lorsqu’il écrit ce livre. Il s’est réfugié en Vendée avec sa femme et son jeune fils depuis le début de la guerre 39-45. Pour la première fois, il ne s’agit pas de tricher, d’édulcorer ou de transformer, en un mot de romancer, mais de transmettre à son fils la vérité sur sa famille. Qu’importe que ce soit la vérité vraie, Simenon écrit SA vérité, les souvenirs qu’il a conservés de son jeunesse, ses ressentis d’enfant. Un épisode frappe particulièrement par sa rudesse. Georges a cinq ou six ans lorsque sa mère l’entraîne en urgence chez sa tante Félicie, mariée à un tenancier de bistrot qui la maltraite. Félicie est la douzième enfant de la famille, la mère de Simenon la treizième. Les deux sœurs s’entendent bien... Les volets du café sont fermés. « On s’embrasse, on chuchote et on pleure. On m’oublie et je suis perdu, tout petit, dans ce monde de cauchemar où je ne sais pas ce qui se passe. (…) Un bruit de roues dans la rue. Un cheval, un fiacre qui s’arrête. (…) Un homme se détache d’un groupe. C’est le docteur, accompagné de deux solides gaillards. Ils montent l’escalier dans un silence impressionnant. Tout le monde est dans la pénombre, transformé en statut, quand, dans une des chambres, des cris de bête éclatent, un vacarme, des meubles renversés, des coups, la rumeur d’une bagarre. La bagarre se rapproche, envahit l’escalier et on se colle contre les murs, on s’abrite dans l’encadrement des portes tandis que les deux infirmiers emportent un corps qui se débat, une forme blanche qui hurle. Félicie, à trente ans, est devenue folle. C’est elle qu’on emmène. (…) On m’a oublié quelque part dans un corridor jaunâtre et soudain, tout près de moi, éclate un bruit que je n’oublierai pas. Un homme que je n’ai jamais vu s’est frappé la tête contre le mur, l’a enfouie dans ses mains et c’est un sanglot qui a jailli brusquement d’une énorme poitrine. (…) On me retrouve et on espère que je n’ai pas compris. (…) Félicie est morte trois jours plus tard, d’une crise de delirium tremens à l’asile d’aliénés où on l’a conduite. » (5) Cet épisode, d’une violence extrême pour un adulte, comment un enfant de cinq ans, abandonné et laissé à lui-même au cœur même de la tourmente, peut-il le comprendre et le supporter ? D’autant que sa mère lui fit régulièrement le chantage que s’il n’était pas gentil, on viendrait la chercher pour la conduire à l’hôpital. Et d’autant qu’il lui fut durablement interdit par sa mère de parler de ce qui s’était passé. Cet épisode, je ne peux m’empêcher de le considérer comme fondateur de ce que sera l’œuvre de Simenon. Comme si tous les livres, qu’une fois adulte, il écrirait – ses « romans durs » où reviennent sans cesse la solitude et l’incommunicabilité comme les héros ordinaires de ses romans policiers dont un événement vient soudain bouleverser le destin – ne seraient qu’une perpétuelle réécriture de cet événement traumatique vécu dans la plus grande solitude par l’enfant Simenon.

Christian LEJOSNE

(1) Georges Simenon, Mémoires intimes – 1981, Presses de la Cité – Le livre de poche
(2) Presses de la Cité, 1945 – Le livre de poche
(3) Presses de la Cité, 1948 – Le livre de poche
(4) cité par Pierre Assouline dans Simenon, 1996 – Gallimard – Folio
(5) Je me souviens p. 102-103


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