Un pont entre deux pères

dimanche 31 août 2014
par  Christian LEJOSNE
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Le tiot Michel déteste les clowns. « Plus que l’huile de foie de morue, les bises des vieilles parentes moustachues et le calcul mental. » Il les fuit comme la peste. Les évite coûte que coûte. A se mucher derrière plus grand que lui pour ne pas les voir. A tomber malade à la simple vue d’un nez rouge. A en avoir les guibolles flageolantes de peur. A en faire pipi dans sa maronne. « Bien sûr, les manuels de psychanalyse vulgarisés ne sont pas faits pour les chiens et j’ai depuis longtemps identifié les causes d’une telle névrose » précise Michel Quint dès les premières pages d’un tout petit livre intitulé Effroyables jardins (1).

C’est que, voyez-vous, le père de Michel Quint, instituteur de son état, ne ratait jamais une occasion de s’exhiber en auguste amateur, toujours prêt à courir les fêtes de Noël, les noces et banquets et les agapes des comités d’entreprises, desquels il revenait « bourré de reconnaissance liquide et satisfait d’être ivre par devoir. Et moi, j’avais honte de lui, je le reniais, l’ignorais, je l’aurais donné au premier orphelin si j’avais pensé qu’un seul eût pu l’accepter. Je haïssais ma mère de le mettre au lit, de lui essuyer le front en lui murmurant des tendresses. » Cela se passait dans les années cinquante, début soixante, dans le nord de la France. Et le calvaire de l’enfant dura une dizaine d’années... Jusqu’à ce que Gaston, le cousin du père, délivre Michel Quint de cette malédiction. « Mon entrée dans les secrets des grands s’est donc faite au bar du cinéma où l’on projetait Le Pont. » Michel ne se souvient plus très bien de quel cinéma il s’agissait, si c’était à Roubaix ou à Tourcoing. Par contre, il se rappelle parfaitement l’épisode qui suivit la fin de la projection. Direction le bar, passage obligé de l’après-film. « Gaston et mon père ont échangé un regard et Gaston m’a arrêté, un peu plus loin que les pompes à bière. Deux tabourets ronds, une limonade, une pression. Gaston a soupiré fort. Un tel cérémonial, j’ai compris qu’il en avait gros à me dire et que c’était préparé, ordonné. Le Gaston était en service commandé.  » Le père de Michel s’est affalé au bout du comptoir et a commandé un demi qu’il n’a pas touché tant que Gaston n’eut pas achevé d’expliciter à Michel le pourquoi du comment de cette étrange vocation de son père à faire le clown, en lui dévoilant un épisode tragi-comique de la seconde guerre mondiale. « Le cousin Gaston parlait patois. Un patois que je comprenais parfaitement mais quand il m’a raconté, là, sur ce formica tout fendillé, le pourquoi des fêlures de mon père, il s’est appliqué.  » J’avais lu Effroyables jardins peu de temps après sa parution, en 2000. J’y avais cru, sans trop y croire, ne sachant pas comment démêler le vrai des carabistouilles tant tout semblait encrinqué l’un dans l’autre. L’histoire semble des plus improbables, mais ne dit-on pas que la vérité dépasse la fiction ? J’en étais encore à me demander s’il fallait prendre ce livre pour véridique lorsque je découvre que l’on joue sur Arte « Le Pont, film de Bernhard Wicki – Allemagne, 1959 ». Même titre que dans l’histoire de Michel Quint. Même nom de réalisateur auquel le livre est dédié, ainsi qu’au père de l’auteur, ancien résistant et au grand-père, ancien combattant à Verdun.

Aimer à peine (2), que Michel Quint définit comme un roman, est la suite d’Effroyables jardins. L’histoire se noue en quelques secondes, dans un petit cimetière du Pas-de-Calais où l’on enterre le père de l’auteur. Aimer à peine se lit d’une traite, comme on boit une bière fraîche, un jour d’été, assis à la terrasse d’un café. Cette fois-ci, plus besoin de dédier le livre à son père, c’est directement à lui auquel s’adresse Michel Quint. Tant pis pour le lecteur, obligé de lire le livre par-dessus l’épaule du père. « En faisant le pitre, tu rendais hommage au soldat qui vous gardait pendant que vous attendiez la mort. Cet Allemand, Bernd Wicki, avait partagé ses rations avec vous, avait fait le clown, ce qu’il était avant la guerre (…) Aujourd’hui, alors qu’on te porte en terre, papa, j’ai encore dans ma poche le ticket du cinéma de ce dimanche-là, déchiré par l’ouvreuse du cinéma Tramway, pieusement conservé...  » Dans ce second livre, Michel Quint rend hommage à son père, comme celui-ci avait, sa vie durant, rendu hommage à Bernd Wicki, le clown soldat. Et que je te dise, p’pa, cet hommage rendu au père, avec les mots de patois distillés par Gaston, ces mots que tu aimais tant prononcer dès que tu étais en compagnie, me rend un monet chose...

(1) Joelle Losfeld – 2000. Folio 2002
(2) Joelle Losfeld – 2001


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