Ecrire à l’autre comme seule issue

samedi 5 octobre 2013
par  Christian LEJOSNE
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C’est en lisant plusieurs livres publiés par la maison d’édition NiL que j’ai découvert l’existence de la Lettre au père (1) de Franz Kafka. NiL a en effet lancé en 2010 une collection intitulée Les Affranchis qui précise en introduction : « Quand tout a été dit sans qu’il soit possible de tourner la page, écrire à l’autre devient la seule issue. Mais passer à l’acte est risqué. Ainsi, après avoir rédigé sa Lettre au père, Kafka avait préféré la ranger dans un tiroir. Ecrire une lettre, une seule, c’est s’offrir le point final, s’affranchir d’une vieille histoire. La collection Les Affranchis fait donc cette demande à ses auteurs : « Ecrivez la lettre que vous n’avez jamais écrite. » Cette collection comporte quelques joyaux dont nous aurons l’occasion de reparler prochainement… Pour l’instant, concentrons-nous plutôt sur la Lettre au père que je viens de lire avec stupéfaction !

Si l’on en croit la plupart des critiques littéraires et des sites Internet qui le présentent, Franz Kafka est partout considéré comme l’un des écrivains majeurs du XXe siècle, précurseur dans la critique de la société moderne, en ce qu’elle a d’absurde et de bureaucratique. « Il laisse une œuvre caractérisée par une atmosphère cauchemardesque, sinistre, où la bureaucratie et la société impersonnelle ont de plus en plus de prise sur l’individu  » (Wikipedia). Selon eux, ses textes seraient avant tout le reflet de ce qu’il vécut au cours de son activité professionnelle. « Le jeune Kafka poursuit des études de droit avant d’être embauché par une compagnie d’assurance. Cette expérience de la bureaucratie inspire en partie son œuvre, notamment ses deux romans majeurs : Le Procès et Le Château. Il y développe avec angoisse et ironie un univers labyrinthique et absurde, un monde que le langage courant qualifiera par la suite de "kafkaïen"  » (Evene). Si l’on prend cependant la peine de lire avec un peu d’attention la Lettre au père, une autre hypothèse vient rapidement à l’esprit quant à l’origine de l’atmosphère angoissante qui parcourt son œuvre : c’est bien davantage ce qu’il vécut dans son enfance qui donna à Kafka (de façon sans doute inconsciente) la matière première pour écrire ses histoires. Commençant par « Très cher père », Kafka tente d’écrire ce qu’il n’est jusqu’alors jamais parvenu à lui dire de vive voix : « Tu m’as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. » Précisons qu’il est alors âgé de trente six ans, qu’il est atteint de tuberculose (il ne lui reste plus que quatre années à vivre). « Comme d’habitude, je n’ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m’inspires, en partie parce que cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. » La lettre s’étale sur cinquante sept pages, c’est dire qu’elle est argumentée ! Notons également tout l’absurde qui prévaut à la problématique ici présentée : le bourreau demande à la victime : « pourquoi as-tu peur ? » ; le propre de la peur étant de paralyser, la victime est réduite au silence… ce qui exonère le bourreau de toute remise en cause. Cette entrée en matière n’est pas sans rappeler Jospeh K, le personnage principal du Procès, qui essaie désespérément de découvrir quel crime il a commis et pour lequel il est poursuivi. « De mes premières années, je ne me rappelle qu’un incident » écrit Franz dans la même lettre. « Une nuit, je ne cessai de pleurnicher en réclamant de l’eau (…), tu me sortis du lit, me portas sur le balcon et m’y laissas un moment seul en chemise, debout devant la porte fermée (…) Bien des années après, je souffrais encore à la pensée douloureuse que cet homme gigantesque, mon père, l’ultime instance, pouvait presque sans motif me sortir du lit la nuit pour me porter sur le balcon, prouvant par là à quel point j’étais nul à ses yeux.  » Une autre situation vécue décrite dans la lettre n’est pas sans rappeler le personnage de La métamorphose, transformé du jour au lendemain en scarabée, craignant en permanence les gestes de ses parents (restés des humains) qui par maladresse ou par méchanceté peuvent le ratatiner sous leurs pieds. Il s’agit de Franz emmené par son père à la piscine : « J’étais déjà écrasé par la simple existence de ton corps (…) Déjà dans la cabine je me trouvais lamentable, et non seulement en face de toi, mais en face du monde entier (…) Mais quand nous sortions de la cabine et nous trouvions devant les gens, moi te tenant la main, petite carcasse pieds nus vacillant sur les planches, ayant peur de l’eau (…) tu ne cessais littéralement de me montrer, j’étais très désespéré. » Quelques pages plus loin, Franz Kafka écrit : « Très tôt, cependant, tu m’as interdit de prendre la parole : « Pas de réplique ! » cette menace et la main levée qui la soulignait m’ont de tout temps accompagné. (…) Et comme tu étais mon véritable éducateur, les effets s’en sont fait sentir partout dans ma vie (…) Tes moyens les plus efficaces d’éducation orale, ceux du moins qui ne manquaient jamais leur effet sur moi, étaient les injures, les menaces, l’ironie, un rire méchant. » Lorsqu’il était puni ou battu par son père impulsif et surmené, le petit Kafka ne savait pas où était sa faute tout comme le prisonnier de La colonie pénitentiaire.

Mais au final, qu’est elle devenue cette Lettre au père ? Franz l’expédia à sa mère, la priant de la remettre à son mari… La mère refusa et la renvoya au fils. C’est ainsi qu’Hermann Kafka, père très robuste, mais pas très sensible, fut épargné et que le fils, malingre et malade, resta victime de son père (thème qui inspirera le livre Le verdict). Voilà, s’il en était besoin, quelques exemples de liens repérables entre les souffrances vécues par Kafka dans son enfance et les histoires, qu’une fois adulte, il écrivit…

Christian LEJOSNE

(1) La Lettre au père de Franz Kafka peut se télécharger sur le site : http://www.ebooksgratuits.com/ebooks.php

Un chapitre complet du livre L’enfant sous terreur d’Alice Miller (Editions Aubier – 1986) est consacré à Franz Kafka et a largement inspiré cette chronique.


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