En route vers les hauteurs

Retour en Forez 2
dimanche 11 août 2013
par  Paul MASSON
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Le 30 juillet

Des nuages d’été circulent haut dans le ciel bleu, il fait beau. La journée s’annonce bien. Après un "au revoir" à mes colocataires d’une nuit, un baiser à Iris, leur fillette de quatre ans et un chaleureux "merci" à Véronique Olivier, mon hôtesse, je prends la route.
Hier soir, Christian, son mari, m’a prêté deux itinéraires balisés sur une carte IGN. L’un d’eux me sert de guide pour rejoindre le but de ma prochaine étape : Saint-Yvoye, un hameau de la commune de Saint-Anthème à plus de mille deux cents mètres d’altitude. Au programme d’aujourd’hui : seize kilomètres de marche et un dénivelé de six cents mètres.

Une première halte un peu plus haut que le village. Un arrêt pour un échange avec un homme qui désherbe des betteraves rouges. Je suis surpris par ce champ isolé mi-jardin, mi-production maraîchère. Sur presque cent mètres, trois rangs de betteraves longent cinq rangs de pommes de terre ; derrière ces pommes de terre, une rangée de maïs tient lieu de limite à un champ de blé déjà jaune et formé. Notre homme, un retraité tourneur-fraiseur, cultive betteraves et maïs pour nourrir ses lapins. Il me demande où je vais, se renseigne sur l’ensemble de mon périple. Puis il me parle de son parcours professionnel, du chômage des jeunes et d’un voyage à Paris "pour manifester contre la réforme des retraites". Quand je mets fin à cet échange impromptu et plein d’intérêt, j’ai conscience qu’il pourrait durer très longtemps. Cette scène de travail au grand air, ce retraité ouvert dans ce décor grandiose, me confirment que la journée est sous de bons auspices.
Je pars à l’ouest, en direction de la montagne couverte de nuages sombres. Le long de la route, alternent des prés et des champs cultivés essentiellement de céréales. Lorsque la roche affleure le sol, de petites zones boisées de pins sylvestres et de feuillus se sont logés entre les pierres. Ces cassures imposées aux hommes par la nature, ainsi que la rondeur des collines, empêchent la monotone de s’installer et donnent au paysage son cachet.
Régulièrement, je traverse quelques petits hameaux. Les maisons, le plus souvent des anciennes fermes, sont bien entretenues. Construites en granit, recouvertes de tuiles rouges, elles s’harmonisent au décor. Les montants des portes et des fenêtres, lorsqu’ils ne sont pas constitués de grosses pierres de taille granitiques, sont fabriqués en briques de la même couleur que le toit. Si chaque maison est unique, on retrouve facilement le plan des fermes traditionnelles du pays. Au rez-de-chaussée, une petite porte. Elle introduit dans l’habitat familial. A sa droite ou à sa gauche une grande porte à double battant : l’entrée de l’ancienne écurie. Aujourd’hui, c’est souvent devenu la pièce principale pour la famille. Une pente inclinée, à l’arrière ou sur le côté du bâtiment, permet d’accéder à l’étage dans ce qui fut la grange. Le stockage du foin, juste au dessus de l’écurie, facilitait l’alimentation des animaux.
Devant ces belles maisons en pierre, je repense à une réflexion de mon ami Jean Paul :
"Ici (dans les monts du Forez), il y a très peu de ruines. Souvent les enfants des paysans sont descendus en ville pour faire des études et s’installer. Mais ils ont gardé leurs attaches rurales. Et quand les parents ont arrêté la ferme, ils ont entretenu les bâtiments pour en faire des résidences secondaires pour l’été."
Le long du chemin, je revois, comme je l’ai déjà vu hier, des champs semés de fleurs sauvages multicolores. Un plaisir pour les yeux, une opportunité pour les papillons, les guêpes et autres insectes. Mais d’autres prés n’ont pas été fauchés et l’herbe haute y jaunit.

J’ai maintenant quitté la route pour un chemin qui monte dans la montagne. Ce nouveau contexte m’offre une plus grande proximité avec la nature, les plantes et les animaux. Ce n’est plus seulement les prés, les maisons ou les collines que je remarque. Au bord du chemin, le serpolet commence à passer. Il a perdu sa couleur rose-violette au profit d’un ton plus terne, bientôt, on ne le remarquera plus en passant. Je passe à côté d’un buisson d’aubépine et, en une envolée, une troupe de passereaux quitte précipitamment le lieu pour un bosquet un peu plus éloigné. Une buse, posée à terre, m’a remarqué. Ma présence la dérange. C’est le mouvement ample du battement de ses ailes qui attire mon attention sur cet oiseau de proie en route pour un lieu plus tranquille.
Dans les prés en pente paissent des moutons, des chevaux par deux ou trois et des vaches. Ici, les troupeaux ne sont pas uniformes. Souvent, plusieurs sortes de bovidés y cohabitent. Je suis séduit par la variété des robes différentes : brun clair sur fond blanc des pies rouges, taches bien délimitées des Montbéliardes, acajou uni des Salers aux grandes cornes et au poil frisé, manteau blond doux, couleur froment des Blondes d’aquitaine et blond-acajou des Limousines, Aubracs aux cornes longues, maquillées de noir et de blanc autour des yeux. Je remarque surtout les égarées, ces vaches bâtardes ou seules de leur race dans le troupeau. En les voyant, on ne peut pas penser qu’elles aient seulement un numéro de matricule. Elles doivent avoir un petit prénom c’est sur.... Marguerite, Pivoine... peut être la Brune, la Blonde, peut-être même la Timide ou la Méchante, mais pas N° 742.

Un arbre sauvage du pays accompagne mon voyage : le merisier. Je le croiserai tout le long de mon périple. A chaque rencontre, je m’arrête, cueille quelques fruits, de toutes petites cerises. Je choisis les plus mûres, celles qui ne sont pas encore passées. Je laisse ma bouche apprécier le goût sucré et sentir le rafraîchissement. J’éprouve comme un sentiment de gratitude envers cet arbre rencontré en chemin. Il offre ses fruits à qui veut bien prendre le temps de les voir et de se servir. Si personne ne s’en occupe, il les laisse choir à terre et repropose l’année suivante son don généreux. La cueillette des fruits sauvages m’a toujours fasciné. Ces fruits, ces fleurs, ces champignons, poussés tout seuls, cadeaux gratuits de vie, sortis de quelques cornes d’abondance, engendrés par une déesse de la fécondité, distribués par un dieu Pan prodigue. La cueillette, plus que tout, me relie à la terre nourricière. Et par elle, j’ai l’impression de rejoindre les émotions archaïques des premiers humains qui inventaient Dieu.

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