Des choses qu’on n’oserait confier à personne

vendredi 9 août 2013
par  Christian LEJOSNE
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Un jour, à l’origine des temps, un homme nommé Job. Intègre, sans ruse ni malice, n’ayant jamais commis le mal, il craint Dieu. La vie l’a comblé : sept fils, trois filles, sept mille moutons, cinq cent paires de bœufs, cinq cent ânesses, une femme. Soudain, tout lui est progressivement retiré : fortune, biens, serviteurs, enfants, maison, sans raison apparente. Sans la moindre explication. Il perd tout son avoir. Ne lui reste que son être, qui le garde conscient de sa souffrance.

Ainsi en a décidé le conseil divin. Satan a lancé un défi à Dieu : il prétend lui démontrer que Job est vertueux parce qu’il est prospère ; mais si sa situation devait péricliter, elle entraînerait sa vertu dans sa chute. Dieu ne le croit pas : ce n’est pas la peur mais le respect qui lui fait redouter le Ciel. Indécis, Dieu n’en relève pas moins le défi. Il met à l’épreuve son fidèle parmi les fidèles. Job l’ignore. Le voici accablé. Le dépouillement le gagne. Pour autant, il ne cesse pas de bénir son Dieu. Satan, sentant qu’il va perdre la partie, renchérit en demandant à Dieu de toucher Job dans sa chair sans le punir à mort afin que le pari garde tout son sens. Quand son corps est attaqué, Job vacille. Il se réfugie dans le silence. Banni par la société, il n’est plus qu’une plaie vivante sur un tas de fumier à la sortie du village. L’incompréhension de sa femme le heurte ; elle l’insulte car il refuse de maudire son Dieu. L’angoisse le gagne à mesure qu’il sent sa mort annoncée. Malgré son infortune, il persiste dans son attitude d’une piété sans pareille. Pourtant il ne comprend plus la justice d’un Dieu qu’il adore. Absurde est la condition humaine. C’est sagesse de convenir qu’il n’y a pas d’issue. Du fond de sa nuit, il découvre qu’un sage doit vivre dans l’inquiétude. Alors il se rebelle. Trois de ses amis l’invitent à tourner la page. L’un lui reproche son impatience ; l’autre veut le confondre dans son orgueil ; le troisième fustige Job : comment ose-t-il exiger des comptes du Tout-Puissant ? La déception de Job envers ses amis est grande. Il éprouve la misère et la solitude de l’humaine condition dans la plus haute des douleurs. Il se condamne au silence pendant sept jours et sept nuits. Il en sort dans l’amertume car même si on dit la vérité, ce n’est rien si on est seul à le savoir. Il maudit son jour ; l’envie le prend de défaire le monde et même de le renvoyer à son chaos originel. Il adresse à Dieu ses plaintes, le prend à témoin, proteste de son innocence. Il réclame l’acquittement. Dieu le traduit en jugement. Ses amis sont blâmés pour s’être fourvoyés : on ne déshonore pas l’homme qui souffre. Job fait un acte de foi. Il faut aimer Dieu dans le pur désintéressement. On pratique pour soi, et non pour faire plaisir à Dieu. La sagesse divine rend à Job ce qu’il avait perdu mais les desseins de Dieu lui demeurent inaccessibles. Job est réhabilité. La misère et la solitude ne sont bientôt plus qu’un souvenir. Ses amis ont reçu l’ordre de se réconcilier. Comblé de faveurs, Job retrouve ses biens multipliés et une famille. Il meurt rassasié de jours. Mais le mystère de la souffrance du Juste demeure inentamé. Dieu seul le sait. Dieu fait ce qu’il lui plaît ! (1)

Le jour où j’ai rencontré Job, j’étais un jeune homme. J’avais une maison, une communauté d’amis avec qui je partageais le-projet-de-vivre-des-mêmes-valeurs et une femme-qui-était-l’amour-de-ma-vie. Nous allâmes, l’amour-de-ma-vie et moi, à la braderie de Lille – l’histoire se passait dans le nord de la France. Là, ma chérie tomba éperdument amoureuse d’une série de quatre gravures. Job – Sa femme – Ses amis – La Réponse – tels étaient les titres de ces lithogravures réalisées par un peintre prometteur. Leur prix l’était également et nous rentrâmes les mains vides dans notre maison collective. Une année passa pendant laquelle Satan provoqua, une fois de plus, Dieu au jeu : je perdis mon-projet-de-vie, ma-maison-communautaire, mes amis, la-femme-de-ma-vie et quelques kilos. A la braderie de Lille suivante, j’achetai les gravures de Job au même peintre qui les vendait encore. Depuis, j’ai retrouvé une femme, une maison, un peu de fortune et quelques kilos. Les gravures de Job accompagnent ma vie, elles me suivent dans mes déménagements, me rappelant que les voies du Seigneur sont impénétrables.

Pour écrire Vies de Job, le célèbre biographe Pierre Assouline part à la rencontre de personnes ayant eu des vies qui, par leurs souffrances, peuvent s’apparenter à celle de Job. Il visite des lieux de prière, des villes, des bibliothèques où il lit des textes sacrés et leurs nombreux commentaires. « Je cherche Job. C’est par là … » écrit-il. « Chercher, chercher et chercher. Le biographe est l’homme qui cherche comme Giacometti est l’homme qui marche. Chercher encore mais tous azimuts sans ménager les sources.  » Il tente une premier introspection quant à son métier de biographe : « Peut-être ne me suis-je fait biographe qu’à seule fin de poursuivre des études trop tôt abandonnées ?  » Page 328, il entame un chapitre intitulé « Les miens » où il conte son récit familial : un grand-père juif originaire d’un bled perdu d’Algérie, arrivé en France pauvre (comme Job ?). Et puis tout à trac, le voilà qui raconte un épisode vécu au côté de ce grand-père alors qu’il était encore adolescent : « Le grand-père lisait dans son vieil hébreu, pour l’assemblée réunie autour de lui dans l’affliction, une prière dont on disait qu’elle était issue d’un ancien livre de sagesse :

« L’Eternel a donné, l’Eternel a repris, que le nom de l’Eternel soit béni ! » (Job, I, 21)

Ce jour-là, je découvris l’existence du Livre de Job en le recevant de plein fouet. J’avais seize ans. Je suis né à cet âge avec Job pour invisible parrain. C’était devant une tombe encore ouverte, celle de son petit-fils, mon frère.  » Le frère de Pierre Assouline, de trois années son aîné, avait subtilisé la voiture de leur père et était allé emboutir un autobus qui faisait demi-tour sur une route étroite non éclairée… Pierre était au courant que son frère avait fait faire un double de clé de la voiture familiale. « Mon père me demande : « Tu savais pour la clé ? » et je baisse les yeux. De ce jour la culpabilité ne m’a plus lâché. Il en faut moins pour inscrire chez un jeune homme un rapport au secret qui gouvernera sa vie. (…) Cyrulnik explique que pour mettre la souffrance à distance, il faut la métamorphoser. C’est ce que j’ai fait à mon insu (…) j’ai écrit des livres qui parlaient de tout sauf de ça. Du moins directement. Les choses se disent toujours mieux de biais. Un jour j’ai compris que j’avais recomposé la vie des grands hommes pour me donner des aînés de substitution. Ma famille de papier est une équipe de grands frères. Et puis, à la toute fin du livre, cette phrase : « Noircir cinq cents pages pour en dissimuler cinq parmi elles. » Alors, on relie autrement l’épigraphe signée Cioran écrite à la première page du livre : « On ne devrait écrire des livres que pour y dire des choses qu’on n’oserait confier à personne.  »

(1) Librement inspiré du livre Vies de Job de Pierre Assouline – Gallimard 2011 – Folio n° 5473


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