L’arc-en-ciel

Chronique du temps perdu
vendredi 3 mai 2013
par  Nicole DUPUIS
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C’était un après-midi de folie acheteuse, quelques jours avant Noël, cette grande fête du dépouillement suprême, ce bel anniversaire d’un bébé de migrants né dans les courants d’air.
Comme beaucoup de monde, je titubais un peu dans le tourbillon d’un grand paradis de jouets, à la recherche d’un talkie-walkie, commandé au père Noël, par Titouan, 4 ans.
Comme beaucoup de monde, j’observais, je soupesais, j’hésitais, je repartais fureter ailleurs, je revenais vers mon premier choix, j’évaluais, je comparais... entre celui-ci, alléchant dans sa forme de spider-man, mais bon marché,et pas très costaud......et celui-là, un peu austère pour un petit, mais assez cher pour durer, contre vents et marées de l’enfance intrépide.....
Autour de moi, ça fouillait, ça se bousculait, ça s’interpellait. Les portables s’échauffaient bon train
« C’est bien le poupon garçon en jogging mauve à 37,95 euros qu’elle veut ? Avec un zizi, t’es sûre ? »
« Il n’y a plus de tracteur télécommandé vert, avec remorque, qu’est-ce que je lui prends ? »
Une toute petite fille, qui n’avait pas encore accès au concept de propriété, hurlait de devoir se séparer d’une trottinette rose adoptée en un clin-d’œil.
Un peu plus loin, une mère exaspérée par son pleurnichard de fils, jeta sous mon nez, en même temps qu’un juron, une panoplie d’indien,dans le rayon des dînettes.
Au cœur de ce cahot, sur l’étagère des peluches, j’aperçus un petit lion affolé, niché contre l’épaule d’une antilope imperturbable. Je pris le temps d’en sourire.

Je voguais sans cesse entre deux sentiments : d’une part une certaine nausée, devant cette ruade consommatrice, cette surabondance d’objets qui polluait déjà le rêve des enfants, et d’autre part un élan de tendresse, face aux bouffées d’amour, de bonheur ordinaire, que je sentais flotter dans la fièvre d’achat. Il y avait tant de mots doux, de câlins manqués, entre les carabines et les châteaux de fées !
Pour finir, en bonne grand-mère qui n’y regarde pas, je choisis pour Titouan le talkie-walkie le plus cher.

Après une deuxième étape de bain de foule à la caisse, je sortais du magasin avec l’objet convoité et une satisfaction moyenne, quand je fus soudain emportée par un enchantement inattendu : un parfait demi-cercle d’arc-en-ciel embrassait de sa lumière aux superbes nuances la bruine du parking. Le ciel morne s’exaltait. Le bitume s’embrasait de reflets mauves et orangés. Les voitures frémissaient sous cette averse insolite de poésie. Déjà, l’annonce de ce prodige se faufilait, de parole en regard, dans l’agitation des allées. Des enfants accourus vers le spectacle, s’exclamaient, oubliant pour un temps leurs trésors qui s’achètent. Un grand-père ébloui laissa tomber sous l’extase son grand sac épuisé. Je vis même deux caissières abandonner leur poste pour voler quelques instants d’ivresse à la beauté du ciel.
Je sentais confusément que cette merveille s’invitait là comme un cadeau de Noël d’une autre dimension. Surprise offerte à tous, dense comme tous les mystères du monde qui nous nourrissent et nous élèvent, éphémère comme la vie qui cogne à la porte de tous nos paradis d’artifices.
Et quand, ce chef-d’œuvre du ciel lentement s’évanouit, et que je rejoignis l’ordinaire de ma journée, je gardai secrètement au creux de mes pensées, un lumineux espace de sérénité,comme un immortel cadeau sans objet, sans raison, qui se moquait bien des âges, des escarcelles et des saisons.


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