j’aime ce temps à perdre

dimanche 21 janvier 2007
par  Nicole DUPUIS
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J’aime ce temps à perdre que mes 60 ans m’ont donné, cadeau de pas traînants le long des petites maisons de cité, ou la vie toute simple s’étire, s’essouffle un peu, fait ce qu’elle peut ….

En allant à la poste du quartier Jean Jaurès, j’ai frôlé des poussettes remplies d’enfants bariolés, et des mères rieuses, aux yeux clairs, brouillés de rêves ….. Je voudrais recueillir leurs paroles précaires, de matins ordinaires, pour les mettre en bouquet à ma boutonnière, pour ne pas oublier…. pour qu’un peu de tendresse se diffuse dans l’air …..

J’ai croisé aussi un vieil homme, tout empesé de solitude, en voyage sans doute vers un supermarché. Il me reste, de sa chanson triste effleurée, quelques notes désespérantes dont je ne sais pas trop quoi faire, dans la tiédeur dorée du crépuscule.

J’ai rencontré aussi Sarah, notre voisine du bout du jardin. Elle a le prénom gitan de ma fille, et sa mère a le mien, plus sage. Mais je sais que, malgré ces points communs, nos croisières de vie ne sont pas parties du même rivage. Je lis dans ses yeux bleus, l’ombrage des écueils qui ont meurtri sa route …, qui brouillent encore son horizon. Je vois dans son corps lourd, peut-être des kilos de protection contre les jours qui blessent, peut-être le poids du mal de vivre …. Et dans ses paroles un peu vacillantes, j’entends les échos d’ un passé d’ errances et de joies trop fragiles …. Je pensais, en t’écoutant sur le trottoir, Sarah : « Comme tu as du avoir honte, ce bel après- midi d’été, quand ton fils t’a hurlé des injures, à travers les jardins, où se prélassaient au soleil, les gens « bien comme il faut » que nous étions ». J’ avais envie de te dire, Sarah, que moi aussi j’avais connu cette honte-là, il y a 30 ans, et que je t’avais rejointe cet après- midi là, dans cette stupéfaction douloureuse de mère dépassée, désertée par toute compétence éducative, écrasée par l’ humiliation. Par delà nos contrées de vie, si différentes, je m’étais sentie, ce jour-là, si près de toi, si solidaire de ton mal d’amour maternel ! Moi, l’éducatrice spécialisée, pétrie de Dolto, de Gordon, et des autres, j’aurais voulu crier avec toi, à la face des beaux parleurs de la Psychologie, toutes les ornières inattendues, les incertitudes épuisantes, de notre long cheminement d’amour avec ces petits, sortis de nous, que, souvent, nous ne reconnaissons plus.

Nicole


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