au musée

vendredi 16 décembre 2011
par  Nicole DUPUIS
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« Selon Giacometti, au musée, les gens sont bien plus extraordinaires que les tableaux qu’ils admirent » écrit Christian Bobin dans « les ruines du ciel ».
Et ailleurs, dans « Mozart et la pluie », il nous glisse à l’oreille cette petite phrase, comme un fil d’or dans les mailles de notre ordinaire : « Rien ne me bouleverse plus, dans cette vie, que les gestes pauvres, indispensables pour que le jour succède au jour... Mes maîtres sont des musiciens, des poètes... mes maîtres
sont des petits-enfants »

Mes maîtres à moi, mes musiciens du quotidien, ce sont aussi parfois des femmes de ménage. Surtout quand elles fignolent leurs humbles tâches, entre les « chefs-d’œuvre » d’un immense musée d’art moderne, et les déambulations bavardes de ses visiteurs extasiés.
Ce jour-là, j’avançais dans la splendeur, un peu étourdie par le passage rapide de « la maternité » de Modigliani, à la « nature morte espagnole » de Picasso, quand, soudain, je ne vis plus qu’elle...
Tandis que tous nos regards s’enivraient, dans les hauteurs fulgurantes de l’art brut d’Adolf Wolfli, elle, elle tournait le dos au génie. Elle, elle avait les yeux dans nos pas, dans leurs traces sur le carrelage. Pour la nième fois ses mains de fée cachée tordaient la serpillère... ses mains, pensais-je, qui n’auraient sans doute jamais le temps ni l’occasion d’enfanter la magie de l’Art que nous portons tous en nous.
Que pouvait-elle ressentir, courbée entre son seau et son balai, face à tous ces contemplatifs qui ne l’avaient peut-être même pas aperçue, face à tous ses semblables d’une autre rive... celle de la culture et du savoir.
Avait-elle seulement déjà fait le tour du musée ?

Avait-elle seulement osé mêler ses empreintes à la poussière dorée des voyageurs de l’Art ?
J’attendais de croiser son regard. Je pensais y deviner une honte furtive, un voile de désenchantement. Pourtant, quand il se leva vers nous, entre deux glissements de seau, je fus presqu’ étonnée de n’y voir que douceur et bienveillance.
Ses yeux bleus, presque rieurs semblaient nous dire : « Je suis là, dans mon temps de gagne-pain, vous êtes là, dans votre après-midi de ravissement... ainsi va la vie »
J’imaginais même que son sourire énigmatique voulait ajouter : « N’oubliez pas ! C’est le même souffle qui bat en nous, c’est le même bateau de mystère qui nous porte... tout le reste n’est que bavardage... »
Elle semblait si minuscule, écrasée par la folie grandiose d’Adolf Wolfli, par l’immensité de la salle et de la tâche à accomplir. Elle semblait si ordinaire dans sa blouse de nylon bleue. Pourtant, dans sa façon de réajuster sa mèche de cheveux, et dans sa rêverie d’un moment avant la remise à l’ouvrage, je vis passer le plus subtile de la Beauté. Je vis passer l’infini de la vie.
Et c’est avec une certaine distance que je continuai la visite. Pour moi, les « Trois personnages sur fond noir » de Miro ressemblaient étrangement, en moins élaboré, aux bonhommes de Pierrot, mon petit-fils. Plus loin, je me demandais au nom de quels critères cette immense carte murale de France, piquée de « doudous » en lambeaux méritait tant de considération. Au fil de mes escales, je sentais s’étioler la frontière entre l’Art et le « Non-Art ». De plus en plus léger, mon esprit s’envolait avec Christian Bobin vers tous les poètes inconnus, vers tous les prodiges de la rue. Je rejoignais ce Giacometti du dix-neuvième siècle qui aurait sûrement élevé sur un piédestal, au cœur des œuvres à foison, la femme de ménage et tous ses chants secrets.

Nicole


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