Ding Fring

dimanche 26 juin 2011
par  Nicole DUPUIS
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Même au plus fort des temps hystériques de ruée vers les soldes de toutes sortes, je me surprends à demeurer imperturbablement fidèle à mon petit paradis de consommation : Ding-Fring, succursale enchanteresse d’Emmaus !Comme le clame son nom, les fringues y sont en folie toute l’année... Folie de prix, surtout : Pour 2 euros, 3 collants tout neufs, pour 10 euros 8 vêtements d’enfants, ou 3 d’adultes … Folie aussi dans le mélange des genres, des modes, des tailles, des textiles.... des provenances aussi (cette chemise vient-elle d’un mort, d’un vivant fatigué, d’une fin de série ou d’une boutique en faillite ?) … mélange des marques et des sans-marques (hautes giffes encore fièrement affirmèes aux encolures, … étiquettes froissées par le passage des habillés .... délavées, effacées à jamais par mille lundis de lessives) J’aime m’égarer entre les cintres magiques, choisir longuement ce qui, pour ce prix-là, pourrait bien s’assortir avec cela... J’aime rêver, avec un brin de tendresse, à ce petit garçon grandi, qui n’a pas eu le temps d’user son tea-shirt « Speeder-man ». J’aime penser que mon petit Pierrot va le rejoindre, pour 2 euros, dans les fantasmes de toute-puissance de l’enfance... J’imagine cette inconnue qui a peut-être senti les dernières douceurs de la vie dans cet immense gilet vert de jade où je nicherai bientôt mes soirées d’hiver... Elle est un peu ma complice, puisqu’elle avait si froid, et qu’elle aimait la couleur des sous-bois.... Oui, j’aime l’idée de prolonger un peu quelques existences mystérieuses, de tous milieux, toutes saisons, toutes chansons de vie, à travers cette farandole de chiffons !
Et puis, il y a le joyeux tourbillon des acheteuses : les « petits budgets qui n’ont pas le choix », frôlant entre les rayons les vieilles coquettes assoiffées d’être toujours plus belles... On se croise, on s’effleure, on se bouscule un peu, on compare, on évalue, on caresse le grain du velours, on expose les chatoiements de l’étoffe dans la lumière, on s’échange des regards fébriles, des soupirs énigmatiques, des mots de rien, des sourires de femmes ordinaires, émerveillées de pacotille
« ça m’irait, Annette, ce pantacourt, pour faire du vélo ? C’est pas trop serré ? »
Une jolie rondelette ébourriffée vient de sortir de sa cabine, en combinaison...
« ça te va impeccable ! lui répond sa copine écarlate, noyée de son côté dans une compulsion d’essayage
C’est aussi dans cet univers bariolé, que je rencontre souvent mes anciennes élèves d’alphabétisation.
Ding-fring, c’est une des petites sorties des femmes arabes, toujours en quête d’une jupe bien ample, mais tout de même seyante, et du « pas cher, à la mode », pour les petits qui grandissent.
« Bonjour ! ça va ? »
« Oui, ça va ! Et vous ?
« Ca va bien. Et vos enfants, ça va ? »
« ça va. Et maman,ça va ? »
« Elle vieillit, mais ça va. Et votre mari ? »
« ça va. Et vous,le mari,ça va ? »
« ça va, merci ! Et le français ? Vous allez toujours au cours ? »
« Non ! rester à la maison, mari malade ! »

Eh oui, c’est à travers la pauvreté de ces échanges, que je reçois régulièrement ma petite claque d’humilité : tant de mois, d’années d’apprentissage, tant d’heures de préparation,de méthodes épluchées, mixées, réajustées, pour un si minable résultat d’expression française ! Il me faut réadmettre que je n’ai jamais vraiment trouvé la marche à suivre, la clé de l’énigme...

Mais quand je vois Fadma serrer longuement mes mains dans les siennes, et me dire à travers ses yeux brillants tout son plaisir de me rencontrer, je devine que ce qu’elle a surtout reçu, dans ces oasis de retrouvailles féminines, dites d’ « alphabétisation » c’est ce qu’elle venait d’abord y chercher : une lueur d’attention et de chaleur humaine, un havre d’amitié et de reconnaissance, au cœur d’une sombre vie d’abnégation et de solitude.


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