Renée

dimanche 16 janvier 2011
par  Paul MASSON
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Il arrive que des touches de lumière inattendues se glissent au cœur des heures les plus ordinaires, les plus sombres parfois, nous submergeant même jusqu’aux larmes.
Je partageais l’autre jour, le goûter de Noël de la maison de retraite, avec ma mère et ses compagnons de vieillesse, oscillant entre le triste remous des existences qui s’enlisent, et le mouvement vivifiant, inaltérable de la fraternité humaine.

Dans un tourbillon de papillotes et de clairette, l’après midi portait cette assemblée bigarrée d’hommes et de femmes de tous rivages, résidents, familles, personnel. La fête brassait dans la tendresse de Noël les longs regards au bord du vide, les gestes professionnels de la survie, les doux bavardages de l’affection, le silence des corps égarés dans les fauteuils roulants, les plis de rire au bord des yeux.... Elle mêlait tous les signes vivants du plaisir d’être là, humains amarrés aux autres humains et tous les signes tragiques de la vie qui s’embourbe, qui s’accroche, qui trébuche et se relève (parfois dans un clin d’œil espiègle de vieil enfant qui n’a pas dit son dernier mot...)
Et moi je voguais là, tantôt savourant des notes de douceur, tantôt bousculée par le vent du naufrage. J’hésitais entre la compassion et un rien d’amusement, entre l’enthousiasme de me sentir liée à cette si féconde aventure humaine, et ma peur de voir s’y profiler ma prochaine saison du dépouillement suprême... C’est alors qu’est arrivée Renée..... Renée la secrète, l’absente, dont le regard bleu nous fixe sans nous voir. Renée qui a presque déserté le pays des mots et semble voyager, solitaire, dans on ne sait quelles contrées intérieures, quelle plage de mémoire à la dérive. Son visage ne s’anime un peu qu’à l’approche de son fidèle amoureux, surtout quand il lui murmure, ému, « je suis là, ma chérie »
Il était là, près du piano, devant lequel s’est installée « sa chérie »
Et voilà que, du cœur des festivités bruyantes, sous les doigts enchantés de Renée, La source enivrante de la musique s’est envolée...

Renée, l’immobile, nous enlevant sans prévenir à la fébrilité du goûter, nous a emmenés en croisière sur un florilège de concertos et de valses. En un clin d’œil, elle nous a rassemblés sur une île d’émotion, et de recueillement. Avait-elle, pour une heure, quitté ses eaux dormantes, et retrouvé son âme brûlante d’artiste ? Ou cette féerie transmise au piano, n’était-elle qu’un banal réveil de la mémoire des doigts ? Qu’en sait-on ? Ses traits restaient figés, et ses prunelles flottaient, entre le chemin blanc des touches, et ce point mystérieux qu’elle captait, là bas, au-delà de nous tous et du monde....
Renée nous a offert, du lointain de ses brumes, ce ruissellement d’art et de beauté, qui nous a rapprochés, qui nous a transportés bien plus loin que nos peurs, nos soupirs....

Dans la salle, le bruit des voix et des verres, des cuillères et des rires, a poursuivi malgré tout sa danse ordinaire, mais quelque chose, en chacun de nous, rien qu’un souffle, peut-être, a suspendu son cours, quelque chose d’indicible, nous a donné envie d’étreindre plus fort le cadeau de la vie...
Près de moi, Paul, le mari émerveillé, essuyait ses larmes. Je lui ai murmuré à l’oreille : « Elle était professeur de piano ? » « Elle l’est toujours ! », m’a-t-il affirmé dans une bouffée d’adoration.

Que pèsent en effet les lignes du temps, et les chiffres des ans, face à l’infini de ces instants tissés de génie et d’amour ?
Renée, toi qui nous as fait renaître sous le fil magique de tes mains musiciennes, qui a osé dire que tu n’es plus qu’un fantôme, au bord du gouffre ?


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