Quels mots pour penser ?

lundi 23 novembre 2009
par  Paul MASSON
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Avez vous remarqué, on ne dit plus un vieux, on dit un sénior . Les deux ont le même âge, mais le sénior fait plus jeune.
On ne dit plus un noir, mais un homme de couleur . Ça fait moins sombre ?
On ne dit plus un chômeur, on dit un demandeur d’emploi , ou mieux un prospecteur d’emploi .
Depuis longtemps, on ne dit plus classes exploitées, on dit milieux défavorisés . Dans les entreprises, les mots hiérarchie et subordonné ont disparu du vocabulaire. Maintenant, le mot collaborateurs désigne les travailleurs aux ordres de leur chef. Pourtant la société, est toujours organisée de la même manière, avec des classes qui dirigent et des classes qui exécutent. Dans les entreprises, les rapports de « subordination » sont toujours la base du code du travail.

Des mots disparaissent, des mots apparaissent. Or, pour penser, nous avons besoin de mots. On pense avec les mots dont on dispose. Et on ne pense pas de la même manière selon qu’on dispose des mots collaborateur et défavorisé ou des mots subordonné et exploité.
Avec les mots qui disparaissent, disparaissent des manières de penser. Et ces nouveaux mots, créent une nouvelle manière de penser.

L’autre dimanche, lors d’un atelier de désintoxication du langage, j’ai réfléchi, avec d’autres, sur cette « novlangue » [1], élaborée par des clubs de pensée [2] et apportée aux élites. Nouvelle langue de bois, véhiculée par le personnel politique et les médias, elle se distille, se diffuse. Ses mots, ses expressions entrent dans le vocabulaire commun, façonnent notre manière de penser, conditionnent notre représentation du monde. Les théories [3] qu’ils recouvrent s’imposent à nous. Progressivement, inutilisés, les mots non conformes à la pensée dominante, disparaissent. Et, faute de langage, nous ne pourrons bientôt plus disposer d’une représentation critique de la réalité sociale. A notre insu, la pensée unique impose sa vision du monde : « La » seule manière de se le représenter et les choix idéologiques dominants apparaissent comme les seuls choix possibles.

Prendre le temps de s’arrêter sur les formes qu’utilise cette langue de bois, permet d’être moins victime du conditionnement ambiant.

Illustrations :
Avec SDF au lieu de clochard, avec mesure d’éloignement au lieu d’expulsion disparaît, ce que vivent les hommes et les femmes jetés à la rue ou traqués dans les « jungles » de Calais et d’ailleurs.
Utiliser lien social pour parler des dispositifs qui visent à éviter des dégradations dans les quartiers, éloigne notre attention des causes de révolte sociale. Cet euphémisme permet de dissimuler la violence des choix redistributifs de l’Etat, et des choix d’aménagement du territoire. Le citoyen révolté devient un délinquant incivil dans notre esprit sans que cela soit dit.

La pensée unique cherche à nier l’existence des antagonismes sociaux et les luttes d’intérêt.
Les licenciements collectifs (autre forme de violence sociale) sont appelés plans sociaux quand ce n’est pas dispositifs de défense de l’emploi.
Les syndicats de travailleurs et les syndicats patronaux sont qualifiés du même vocable : partenaires sociaux .

La pensée unique élimine le vocabulaire permettant de se représenter l’organisation sociale capitaliste. Lorsque on utilisait balayeur, on percevait un travailleur en bas de l’échelle sociale. Avec technicien de surface ou hôtesse de caisse , la représentation sociale disparaît au profit d’une représentation technique. Ce changement de langage nous fait oublier que les ouvriers représente plus du quart de la population française et les employés près de tiers.

Les travailleurs finissent par disparaître.
Les privilégiés ne sont plus ceux qui disposent de grandes fortunes et vivent des revenus de capitaux spéculatifs. Les privilégiés sont les travailleurs qui disposent d’une garantie d’emploi (les fonctionnaires), quand ce n’est pas les familles pauvres qui touchent les allocations familiales, (surtout si elles ont des origines étrangères).

Les euphémismes, les sigles, les qualificatifs techniques ne permettent plus de se représenter la logique capitaliste. Les oxymores [4], les mots détournés [5] ne permettent plus d’identifier les contradictions.
Le vocabulaire, toujours chargé positivement en faveur du régime en place, ne permet plus de repérer les conflits d’intérêt.
Le capitalisme, par sa nouvelle langue, façonne une culture. Il cherche à imposer sa représentation de l’homme. Un homme créé à son image, homo économicus, objet dans une société marchande.

La disparition des termes : classe sociale, aliénation économique, lutte,... ne permet plus d’identifier le processus d’exploitation qui crée les pauvres et les riches. La disparition du mot exploité, ne permet plus de se repérer un exploiteur qu’on pourrait combattre. Devenu défavorisé , le pauvre n’a plus qu’à pleurer sur le destin cruel qui l’a fait naitre dans cet état. Conditionné par la pensée unique, il ne peut que s’en prendre à lui. Sa situation est de sa faute. Il n’a pas appris à se vendre sur le marché du travail. Humain, il se représente lui-même comme objet d’une société marchande.
Et, faute de mots pour se représenter le système qui les aliène et les exploite, les révoltés de la misère et de la faim n’ont d’autres formes d’action que les explosions sociales sans lendemain.

Il nous faut nous réapproprier des mots pour penser et échapper à l’aliénation culturelle de la pensée unique.

Voir aussi des mots pour penser


[1 Novlangue  : Allusion à la langue officielle d’Océania, inventée par George Orwell pour son roman 1984 . Dans le roman, cette langue est destinée à rendre impossible l’expression des idées subversives, la formulation de critique et même la capacité d’élaborer une pensée critique de l’État.

[2Voir « think tank » dans http://fr.wikipedia.org/wiki/Think_tank
et Keith Dixon, Les évangélistes du marché, Liber, Raison d’Agir 1995, 107 p.

[3Gaston BACHELARD dit : "Un mot, c’est une théorie"

[4Utilisation de deux mots contraires comme croissance négative pour récession ou égalité des chances - l’égalité est lié au droit le même pour tous, au contraire la chance est le fruit du hasard.

[5Présenter le salaire différé des salariés ( la protection sociale) comme une charge patronale (à supprimer bien sûr)


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