Autoportrait en creux

dimanche 31 mai 2009
par  Christian LEJOSNE
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Une liste, pas pour évoquer une perception partageable, mais parce qu’elle te définit en creux, à partir de sensations d’envahissement, quelle qu’en soit la forme, du moment qu’elles contribuent à préciser tes propres limites. Écrire sans prendre le temps du recul :

Odeur d’après rasage, parfum de supermarché, aussi sensible à ton nez que l’est à l’œil un trafic autoroutier de nuit : chaque mouvement physique dégage un halo d’odeur tenace qui tient longtemps en suspension dans l’air. Si les chiens ont l’odorat beaucoup plus développé que celui des humains, en ont-ils marre parfois de respirer l’odeur de la chienne en chaleur passée plus tôt sur leur chemin de matinale promenade ?
Choix culinaires imposés : « C’est bon, hein ? Tu aimes ? Pourquoi n’en reprends-tu pas ? Je l’ai fait spécialement pour toi ! »
Solliciter ton opinion pour le choix du prochain repas quand ton estomac est en cours de digestion. Impensable réponse : court circuit garanti pouvant mener, si l’on insiste, jusqu’à l’envie de dégueuler.
Odeur de carottes cuites : cette aversion renverrait-elle à la célèbre maxime les carottes sont cuites ?
Choc accidentel par contact physique.
Toucher délibéré non désiré : main qui t’attrape et ne te lâche plus. Accolade obligée.
Salle d’attente aux musiques imposées (ça n’empêche ! tu entends très bien les paroles indécentes du patient relatant ses douleurs).
Conversation sur fond sonore – au restaurant, dans une salle pleine de monde – les paroles prononcées se mélangent aux bruits parasites avant d’entrer dans tes oreilles sous forme de bouillie indigeste.
Paroles pour meubler. Epaisses et grasses. Longs monologues saturant tes oreilles. Ca déborde, ça coule et ça te noie. Ou bien la radio débitant des sons indistincts au kilomètre, sans que jamais ça ne cesse.
Sons permanents à tes oreilles : cris de la voisine du dessous, chant provenant de la pièce d’à côté, conversation proche en langue française… alors que tu lis, et c’est toute la lecture qui sort par tes oreilles. Recommencer trois fois le même paragraphe pour te rendre compte à la fin que tu n’as rien compris, ta concentration s’est envolée rejoindre les bruits alentours.
Télé allumée lors d’une visite à des amis – personne pour la regarder. Bruits de fond parasites. Ton regard aimanté vers des images sans intérêt. Même chose au restaurant devant des écrans débitant des clips en série. Assiette vue par intermittence. Conversation tronquée. Repas sans saveur ni odeur. Juste le goût de l’addition apportée dès le repas achevé. Au suivant !
Crissement régulier de tes lunettes quand tes pieds heurtent le sol. Son plaintif, obsédant, empêchant la présence à ta marche.
Bruit de tes pas frappant sur le sol ; tu évites d’acheter des chaussures aux semelles sonores. Froissement d’un tissu – par exemple des jambes larges de pantalon. Claquement l’un sur l’autre pendant la marche des boutons-pression de ton blouson.
Sonnerie en ébullition de téléphone portable, bips de réception de SMS, le tout commenté, expliqué, décortiqué par son heureux destinataire-propriétaire. Cela peut durer des heures, parfois des jours entiers.
Grondements de moteurs de moto au vrombissement exponentiel. Dans l’intensité la plus forte : sensation de mort imminente.
Comble du jardinier : le souffleur de feuilles. Dernière invention des fabriquants d’outillage de jardin (comment les entreprises de jardinage peuvent-elles adhérer à ce concept contre-productif ?) Bruit démultiplié. Tes oreilles saturées. Toute pensée devient inenvisageable. Sauf tuer !
Présence se rappelant à toi par objets épars interposés occupant tout l’espace : la présence demeure même en cas d’absence momentanée. Pire, objet oublié rappelant l’intemporelle présence de l’étourdi propriétaire après son départ.
Conversation obligée au petit déjeuner. Questions insistantes face au café fumant.
Chez toi, musique envahissante : tes invités passent des CD en fond sonore non stop, de préférence des chansons à texte faites par définition pour être écoutées – le triptyque Brel-Brassens-Ferré fumant et buvant à ta table sans y être convié – consommés en musique d’ambiance, au rabais.
Ta main trop longtemps serrée dans cette poignée qui te maintient tenu au bord d’une présence vaine. Invasive invasion. Guerre éclair. Totale est ta soumission. Porosité de ton être.

Constater de visu par l’énoncé de cette liste que c’est, et de loin, l’ouïe, le sens en toi, le plus agressé. Refaire le même exercice avec son pendant positif. Serait-ce le même sens qui dominerait ?

Christian LEJOSNE


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