La marée des années

dimanche 15 février 2009
par  Nicole DUPUIS
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Le 3 Février, Sébastien, mon premier enfant, a pris le large vers sa quarantième année. Est-ce possible ?
Il y a tout juste quelques vagues de jours, quelques envolées de saisons, que nous avons embarqué, son père et moi, ivres de surprise et d’extase, dans le mystère de ses premiers vagissements, ses premiers mouvements vers les sources du monde.
Oui, juste quelques souffles du temps, nourris de tendresse et d’étonnement, quelques aurores de caresses et de lait, quelques soirées de bruine et de regrets, quelques horizons de lumière..... jusqu’à ses contrées nouvelles aux d’amoureux et de père...
Toutes ces touches vives de nous avec lui, tous nos désirs mêlés de le garder auprès de nous et de le voir partir vers ses rivages d’homme.... Ces maillons de nos liens que nous savions uniques, et que nous pensions gravés à jamais dans nos mémoires jusqu’au moindre contour, tant ils nous étaient essentiels.....Voila qu’ils s’enchevêtrent maintenant, sans scrupule, dans un joyeux terrain vague de 39 ans.... ou vacille la lueur fragile de nos souvenirs.... Est-ce possible ?

Mon frère philosophe affirme que notre cerveau humain n’est pas adapté à cette folie du temps qui nous emporte.
Est-ce pour cette raison qu’au gré de mes méandres de vie, de ma quête de sens et d’identité, tant d’âges à la fois se confondent en moi, se nouent, se frôlent, se télescopent, ou coexistent...

Dans mes voyages immobiles au pays de mes petits-enfants, l’imaginaire délirant de mes 5 ans se ravive en un éclair. Et le temps d’un tour de jardin, je vois le monde à travers leurs prunelles magiques.
Avec ceux qui ont l’âge de mes enfants, j’ai le sentiment de vivre en empathie, au présent, leurs rêves, leurs craintes leurs désirs, comme si j’avais 35 ans. Au fil de la relation, la distance de génération s’abolit, mon supplément d’expérience de vie se volatilise. Et ce n’est pas rare que je me sente submergée par leurs compétences et leur assurance.... comme une petite fille intimidée par ses supérieurs.

A l’opposé, auprès de ma mère de 86 ans, je suis l’aile protectrice et sécurisante. Avec elle, c’est la lente saison des renoncements que je sillonne, que j’essaie d’apprivoiser. Enlacée à sa marche fragile, bousculée par ses peurs, son nouveau détachement des choses, j’effleure l’ombre des adieux qui se rapproche d’elle, et …..... dans si peu d’années, de moi-même...
C’est ma propre vieillesse que me renvoient, en miroir, ses espaces de vie de plus en plus étroits et fatigués.
Et je sais que dans ma peur de la voir s’en aller pour toujours, résonne le vertige angoissant de ma propre disparition.

Eh oui..., quand je materne celle qui m’a allaitée, quand me font grandir ceux que j’ai mis au monde, quand je redeviens une enfant avec ceux qui m’appellent « Mamie », quand ma vieillesse et ma mort me font, déjà, quelques clins d’œil, j’ai le sentiment de nager à l’aveuglette, dans la mystérieuse marée des années, et de cette singulière existence. Cela me prend beaucoup d’énergie, et me détourne sans doute de mille choses « très importantes » à faire et à penser … mais peu importe, du moment qu’il me reste assez de souffle pour savourer le fabuleux bonheur d’avoir 62 ans.


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