Deux de tension

dimanche 4 janvier 2009
par  Nicole DUPUIS
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Il y a quelques années, à la fin d’un contrat de travail dans un centre de formation, j’ai su, en m’en allant, que certains collègues m’appellaient « 2 de tension ».
J’y pense encore, parfois avec humour, en en plaisantant avec mes enfants, parfois avec un mélange de honte et de colère. Colère, ent’autre, contre ces institutions censées « remettre à niveau » avec humanité « ceux d’en bas », mais ou vers le haut, du côté de ceux qui mènent, on rivalise de perfection, on se piste, on dénonce sans pitié lacunes et faiblesses....
Mais c’est vrai, je le reconnais, j’ai souvent l’esprit engourdi par je ne sais quel rêve, quelle peur, quel détachement des choses..
Les mots d’humour qui fusent, les réparties qui claquent, les réponses cinglant du tac au tac, non, ce n’est pas moi.
Le titre de mon livre de l’été, le scénario du film qui m’a tant émue, les noms d’artistes, des douces villes des vacances, tout ce qui pourrait alimenter mes échanges avec mes compagnons de route, tout cela se noie le plus souvent dans le joyeux tourbillon de ma mémoire.
Et le temps que j’y plonge un peu pour en remonter quelque chose à dire, l’Autre a déjà pris toute la place de la parole.
Je les redoute viscéralement, tous ces tours de table comme un couteau sous la gorge, ou l’on doit exprimer très vite, ce qu’on pense, ce qu’on retient, ce qu’on ressent, ce qu’on souhaite...
Et cela, bien sûr, dans un message qui ne ressemble pas à celui du voisin , puisqu’on n’est pas bête, et qu’on a sa personnalité propre : L’animateur en est persuadé, et veut nous en convaincre... même si sa confiance affirmée haut et fort, suffit parfois à pulvériser le fil fragile de nos idées !
C’est souvent le soir, au moment de ne pas m’endormir, que je revendique dans une colère intérieure, le droit de n’avoir rien à dire, tout au moins si spontanèment, et assez clairement pour que l’autre s’y retrouve. Le droit d’avoir besoin de temps pour y voir clair dans mes petits brouillards, pour trouver les mots qui conduisent, comme des cailloux blancs, dans les mèandres de mes pensées, de mes désirs, de mes souvenirs, de mes paradoxes. Le droit aussi de ne jamais trouver les cailloux et de me mouvoir avec volupté dans mes silences.

Entre 40 et 50 ans ,l’âge ou, avant de disparaître, on se dit qu’il serait peut-être temps de s’aimer comme on est, j’ai dévoré tous les livres qui font l’éloge de la lenteur.
Chaque lecture me donnait la permission d’arborer fièrement, comme une fleur à la boutonnière, ce trait de ma personnalité. Avec d’autant plus d’assurance, qu’un écrivain en avait fait un livre d’hommage. Mais il suffisait d’une question-surprise, de mon voisin de tour de table du genre « Mais toi qu’est ce que tu en penses ? » ou d’une pause-café tout en réflexions pertinentes et « échanges de vécus » qui fusent, pour que ma fleur de lenteur s’étiole tristement, dans mon mutisme un peu gauche. Bien-sûr, elle reprenait de la vigueur, parcequ’elle me donnait du bonheur... et que j’en faisais même des poésies !
J’ai toujours eu conscience que mes « 2 de tension » me rapprochaient humainement de tous les lents, mes complices. Les bébés, les bégayeurs, les déphasés, les « déficients » J’ai toujours aimé chercher à les rejoindre sur leur planète, et à voguer longuement avec eux dans leurs errances.
Ils éveillent souvent en moi une patience attendrie, et nourrissent ma vie de je ne sais quelle source oubliée.

Nicole


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