Le château de grand mère

mercredi 5 novembre 2008
par  Christian LEJOSNE
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J’ai visité le château d’Azay-le-Rideau. Dernièrement. Il est tout petit : quatorze pièces tout au plus ; la plus grande, pour les fêtes, faisant à peine cent soixante mètres carrés. Un peu vieillot aussi, pas très confortable. Presque rudimentaire. Bien plus modeste que celui que j’ai longuement contemplé, enfant, encadré sur un mur de la salle à manger chez ma grand mère. Celui-là était beau, majestueux et resplendissant, reflété qu’il était dans l’eau pure s’étalant à mes pieds. Ce château-là était d’une autre trempe, il venait d’un autre monde. Est-ce l’enfance qui offre cette démesure ?

Refaites par exemple en pensée le trajet vers l’école quand vous étiez petit. Celui que vous avez fait quatre fois par jour, pendant les cinq ans que durent l’école élémentaire, ça fait près de trois mille fois si vous n’avez pas déménagé ou changé d’école. Refaites mentalement cet intemporel chemin, pas à pas. Plan par plan, comme au cinéma. Mon trajet durait dix minutes en traînant un peu les pieds pour regarder le paysage, sentir les odeurs, regarder passer les passants et aux carrefours les voitures qui parfois pétaradent. Parenthèse : ça avait tout de même une autre gueule d’aller à l’école à pied et seul ; aujourd’hui tous ces gosses qu’on trimballe à l’arrière en voiture comme des sacs jetés dès l’aube. Parenthèse fermée. Du numéro soixante, rue de la république, à l’école de garçons, rue du commandant Dumetz à Arras – Pas de Calais. Tout me revient, net, précis, sans bavure. En technicolor. Bien plus vrai que nature. Lequel de ces trois mille trajets me remonte en conscience ? Ou bien aucun d’entre eux. Les souvenirs finissent-ils pas voler de leurs propres ailes, s’éloignant peu à peu des rives du réel ?
Sitôt passé la porte : traversée de rue sous commandement maternel. Trottoir éventré, disgracieux. Façades de briques aux inégales maisons. Portes de garages en bois râpé : la peinture est un lointain souvenir ; du sol les eaux de pluie rongent à vif leurs montants. Entrée de hangar au ciment lisse : on y voit le matin des voitures d’auto-écoles en sortir ; leurs fumées blanches glissant sur l’asphalte longtemps les suivent. Légèrement en retrait derrière un grillage usagé : la maison de Rémi ; sa porte fermée sur un jardin potager. Au beau milieu de l’étroit trottoir, un poteau électrique en métal noir dresse vers le ciel ses barreaux croisés. Parfois entendre le cri strident d’une locomotive qui passe en hurlant le long des quais proches. On tourne à droite. Dans l’angle, derrière un chemin pierreux, deux villas au dessin rectiligne : celle des patrons de l’usine d’huile ; étincelantes sous le soleil, blanches simplement lorsqu’il pleut. Au numéro vingt cinq de la même rue, deuxième d’une série de maisons identiques de briques rouges, celle du grand oncle Albert ; volets ouverts sur rideaux tirés. Odeur de café torréfié puis odeur de coiffeur : parfum et talc mêlés. Traversée attentive de rue : rien à gauche rien à droite on peut y aller. Long mur rectiligne de briques orangées. Sur l’autre trottoir et sans regarder on devine les contours de l’école où l’on allait petit : sous un fronton blanc, deux marches à grimper ; baies vitrées donnant sur la salle commune ; grille abritant la cour grise ; plus loin bac à sable humide. C’est encore à droite qu’on tourne. Bruit mat rendu par une autre grille – celle de l’école des filles – martelée par ma main en marchant et qui résonne longtemps. Silhouettes sombres de mamans accompagnant leurs filles. Cris secs d’enfants dans l’air frais du matin. Cinquante mètres encore pour l’école des garçons : dans la masse informe des corps, repérer un visage connu.

Christian LEJOSNE


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