Prise de tête

mercredi 1er octobre 2008
par  Christian LEJOSNE
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Ils sont trois qui se tiennent par les épaules : deux hommes et une femme. Trois parmi deux cents personnes dans une salle de conférence. Ils ont la cinquantaine, se sont connus lors d’une formation en région parisienne quand ils étaient jeunes, se sont perdus de vue avant de se retrouver l dans cette ville du sud de la France, trente ans plus tard. C’est ce qu’ils me racontent avec de grands sourires de connivence.

Les deux hommes je les connais bien. La femme non. Quelques instants plus tard elle vient me parler comme si on se connaissait, elle me raconte des trucs précis qui sortis du contexte ne m’aident pas mais pas du tout à comprendre à qui j’ai affaire. C’est une situation ennuyeuse qui m’arrive périodiquement : parler à quelqu’un que je ne reconnais pas alors que lui semble très bien me connaître. La plupart du temps je m’arrange pour dire vite excusez-moi je ne suis pas physionomiste, je ne vous reconnais pas. Pour dédramatiser, je raconte l’histoire de ma boulangère à qui j’achetais mon pain chaque matin depuis des années et que je n’avais pas reconnue en la croisant sur une brocante, alors que je vendais des vieux trucs inutiles. Vous comprenez : le changement de contexte, ce genre de choses… Mais là c’est trop tard, la conversation est engagée depuis bien trop longtemps pour que je puisse revenir sur tout ça. La conférence qui commence me sauve de ce quiproquo. La femme s’assied à mes côtés, à moins que ça ne soit moi qui m’assieds près d’elle. Pendant que le conférencier parle, je contemple le visage de cette femme, le détaille, y cherche une prise. C’est entêtant cette tête qui ne me revient pas. C’est alors que tout réapparaît à ma conscience : qui elle est, ce qu’elle fait, là où je l’ai rencontrée, ce que l’on s’était dit alors.

Le soir est venu. J’ai très envie d’écouter un morceau de musique. Plus précisément une chanson que je ne connais presque pas – je ne l’ai écoutée que deux fois. J’ai envie de l’écouter et puis pas. Je sais que cette chanson est entêtante – elle m’obsède déjà, qu’est ce que ça sera si je l’écoute ? Et aussi parce que ma femme, ça l’a énervée l’autre fois quand on l’a écoutée, elle l’a coupée avant la fin, quand le chanteur répète toujours la même phrase entêtante : « Comme c’est bête, une tête sans personne dedans. Une tête sans personne dedans. Une tête sans personne dedans… » (1)

C’est un film. Un film musical. Une sorte de road-movie qui se déroule en une nuit. Quelques fans suivent un groupe de musique, reconstitué pour l’occasion, qui joue dans divers lieux de la ville. C’est un groupe qui a été célèbre il y a longtemps et, qui depuis, a éclaté ; chaque musicien ayant continué sa carrière en solo ou au sein d’autres formations qui n’ont jamais eu la notoriété du groupe originel. Ils se sont re-formés cette nuit pour une seule fois. La dernière fois. Des fans les suivent au fur et à mesure de leurs diverses prestations dans la ville. J’arrive, nous arrivons chaque fois à la fin du concert. Quel que soit le lieu, quand nous arrivons, les artistes débranchent et remballent leurs instruments. Ne traîne qu’un vieux fond musical qui rappelle leur heure de gloire. La nuit est fort avancée. Au loin dans le ciel les premières lueurs du jour. On est plusieurs à les attendre dans la rue devant une maison. Il fait froid. Quelqu’un entre dans la maison portant une grosse caisse en bois. J’entre derrière lui. Je l’entends parler du couloir à une autre personne qui se repose dans une chambre. Après ça nous repartons à pied en direction d’un autre lieu pour écouter notre groupe fétiche pour leur ultime concert. L’aube va bientôt pointer. Nous marchons dans le froid des rues désertes. Je les aperçois enfin en plein concert, au bout de la rue. Une forte lumière blanche éclaire le gros camion carré qui leur sert à transporter le matériel de sonorisation. De loin j’entends leur musique, reconnaissable entre mille. Quand nous arrivons, le concert est encore une fois terminé. Nous restons quelques uns à traîner près des musiciens qui démontent le matériel. Une jeune fille parle avec l’un d’eux qui lui offre une cassette-son de l’époque où le groupe était connu – c’était il y a longtemps, les CD n’existaient pas. La fille met la cassette dans un lecteur. Elle rembobine la cassette qui fait un long sifflement. Une musique tzigane sort enfin de l’appareil : belle, d’une beauté entêtante. Ma femme me demande si je souhaite acheter cette cassette. Je crois que je vais lui répondre non alors qu’au fond de moi j’en meurs d’envie. Cette musique est trop belle, trop émouvante. Entêtante. C’est là que je me réveille au fond de mon lit des larmes dans les yeux.

(1) Quaisoir – 2005

Christian LEJOSNE


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