Une peau vivante du monde …..

jeudi 3 janvier 2008
par  Nicole DUPUIS
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François Bon, dans son livre « Tous les mots sont adultes », affirme que « chacun de nous est un amas condensé de noms ». Il nous invite à « descendre dans ces noms…. à aller délibérément là ou on ne sait pas, là ou la mémoire consciente est comme une trace de pas sur le sable… »

Il nous propose, sur le modèle d’un poème écrit par Saint John Perse, de voyager dans cette immense liste anonyme des « celui qui », « celle qui », « ceux qui »… « qui n’ont eu ni mémoire, ni parole…une peau vivante du monde, juste en arrière de nous, sur notre épaule, regardant par nos yeux… »
Je me suis penchée un peu, dans quelques replis épars de ma mémoire…. pour « ne pas tout ramener, mais prendre à la frontière du blanc », ces touches humaines, enchevêtrées de soleil et d’ombre, qui ont tellement nourri sans le savoir le souffle de ma vie.
Celle que j’avais un peu accompagnée dans sa quête éperdue des mots écrits et qui m’a glissé furtivement, entre 2 portes, un petit bonbon doré de Shopi…. un trésor.
Celui qui avait vu sa fille unique s’écraser sous un camion, et qui nous donnait à profusion, les gestes et les regards d’amour inemployés qui l’étouffaient.
Celle qui porte un nom de fleur et nous ouvre tout grand les portes infimes des sentiers oubliés, les secrets perdus de nos herbes sauvages.
Celle qui sème des poussières d’arc-en-ciel, dans les sombres couloirs de nos labeurs, à force de les balayer en habit de princesse.
Celui qui repêche, les matins de fête, dans la poubelle du fleuriste, un trésor de roses rescapées… un bouquet d’éternel printemps… pour son éternelle fiancée de la cité Jaurès.
Celle qui est arrivée au stage, avec une joue violette, et une plaque de cheveux arrachés…et qui avait si peur que sa journée ne soit pas « comptée » à cause du retard.
Celui qui a posé sa main sur son épaule, sans rien dire, sans rien ajouter au désastre.
Celles qui se racontaient la recette de la blanquette de veau, assises en rond dans la cuisine du secours populaire…bénévoles à mi-temps, populaires et fécondes de petits bonheurs à temps plein, de la pointe du rire, jusqu’au bout des semelles.
Celui qui préférait s’installer devant la fenêtre, pour suivre les jeux de la merlette et son petit, plutôt que d’aller regarder passer la reine d’Angleterre.
Celle qui se sent brisée de honte, en offrant un blouson trop étroit à son petit amour qu’elle n’a pas vu grandir… parce qu’il est élevée par une autre.
Celle qui s’assoit sur ses lauriers de « meilleure mère », et qui s’exclame et remercie et trouve le blouson joli.
Celle qui nous expose, dans ses chemises de flamme et ses longs colliers de soleil, toute la fête qu’elle n’a plus à l’intérieur.
Celle qui porte sa solitude, comme une fleur à la prunelle, et qui s’illumine en arborant sur le trottoir, sa petite famille de chiens, repus d’amour.
Celui dont le regard s’embrasait du rêve de m’offrir une biche marocaine empaillée…et dont le regard s’est ombragé de désolation, quand j’ai regretté ma maison trop petite.
Celle dont le visage rude apparaissait à la fenêtre comme une magie, certains jeudis… qui venait nous enlever à l’usure de l’après midi pour le prodige de la télévision et que nous n’avons jamais osé serrer dans nos bras.
Celui qui récoltait scrupuleusement les déchets de nos promenades, dans l’aube solitaire d’un dimanche glacé, en sifflotant une chanson d’amour.
Celle qui m’a offert en cadeau de santé, après mon cancer du sein, trois immortelles épanouies sur un galet gris et glacé : la vie rejaillie du petit caillot de la mort.
Nicole


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