Généalogie non génétique

mardi 3 novembre 2020
par  Christian LEJOSNE
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Dans J’ai épousé un communiste (1), Philip Roth parle des personnes qui ont compté dans sa vie lorsqu’il s’est démarqué de ses propres parents et qu’il a dû se « préparer de nouvelles allégeances, de nouvelles affiliations, les parents de l’âge adulte, ceux que l’on élit, ceux qu’on aime ou pas, à sa convenance, puisqu’on n’est pas tenu de les reconnaître par de l’amour. » Comment les choisit-on ? Comment entrent-ils en rapport avec nous et nous avec eux ? « Qu’est-ce donc que cette généalogie qui n’est pas génétique ? » demande Philip Roth.
Ces questions, je me les suis posées, à de nombreuses reprises. Si je me retourne et que je contemple ce qu’a été ma vie en tant qu’individu tentant de sortir du cocon familial dans lequel j’ai baigné jusqu’à l’adolescence, ils sont sept à avoir joué, un temps, le rôle de parent adoptif « auprès desquels je me suis mis en apprentissage » pour reprendre les termes de Philip Roth.

Le premier, je ne suis pas allé le chercher loin. Mon frère P m’ouvrit, vers les douze-treize ans, au monde de la culture et de la sociabilité. Mais il partit vivre en Écosse y perfectionner son anglais avant que mon apprentissage ne soit achevé. Aussi me fallut-il lui chercher un successeur que je trouvai en la personne de D qui avait à peu près le même âge que mon frère et dont les idées me semblaient être en adéquation avec les siennes. Militant non-violent, j’adoptai rapidement de nouvelles causes : lutte contre la bombe atomique et ses essais dévastateurs en Polynésie, pacifisme (il était alors objecteur de conscience). Rapidement, D se trouva en concurrence avec d’autres militants. Nous étions dans les années 70 et le chaudron à idées de Mai 68 était encore fécond. C’est ainsi que J1 prit rapidement l’ascendant sur moi. Le monde regorgeait d’innombrables motifs offrant aux jeunes contestataires que nous étions d’inépuisables opportunités d’action. La contradiction ne nourrissant guère son homme, je me résolus, à 18 ans, à mettre un pied dans le monde du travail. Après quelques tentatives infructueuses, je me retrouvai, par une série de hasards, à côtoyer JC. Engagé dans la création d’activités pour demandeurs d’emploi, il me prit sous son aile à un moment où ma vie affective se trouvait ébranlée. On me vit accompagner des personnes bien souvent plus âgées et mieux formées que moi. Lorsque je me rendis compte que son talent oratoire hors du commun recelait à la même proportion manipulations et mensonges, il perdit immédiatement l’aura que je lui avais scrupuleusement tressée durant trois années.

Ayant appris à surnager dans un monde où les petits poissons se font, la plupart du temps, manger par de plus gros qu’eux, je saisis l’opportunité d’une formation professionnelle qui me donna les diplômes dont j’avais naïvement pensé pouvoir me passer au sortir de l’adolescence. C’est en accédant à des métiers mieux qualifiés que je découvris successivement deux nouveaux mentors. M enseigna, au petit poisson que j’étais encore, à naviguer en eaux troubles. X, quant à lui, m’apprit à rendre plus simple ce qui avait l’apparence de la complexité.

Arrivé au mitan de ma vie professionnelle, je n’eus plus besoin de modèles dans le monde du travail. Je me trouvai toutefois un nouveau guide, de quinze ans mon aîné, en la personne J2. Je l’avais connu lorsque j’étais adolescent avant de le perdre de vue. Un concours de circonstances me mit à nouveau sur sa route (ou lui sur la mienne). Avec lui, je renouais avec l’état d’adolescent à la recherche du père éternel. Il était jeune retraité, bel homme dominant le monde de sa haute stature et disposait d’un atout maître qui me le rendit indispensable : il écrivait des romans. Il ne rechigna pas à corriger les textes que je m’évertuais à lui communiquer. Notre idylle dura jusqu’au jour où il me chassa de son domaine, comme il l’avait fait avec d’autres avant moi. Cet abandon eut du bon. Je vis, depuis, en « état d’orphelin absolu ».

Tout au long de ma vie, ils furent donc sept à me servir successivement de tuteur. Des hommes rien que des hommes. Tous plus âgés que moi. Sept hommes avec qui, finalement, le même processus s’est chaque fois répété. Un jour, j’ai pointé leurs limites. Un jour, des insuffisances ont occulté les qualités que je leur trouvais jusqu’alors. Un jour, pour leur échapper, j’ai déboulonné leurs statues que j’avais érigées dans ma tête. Et je me suis retrouvé, comme l’écrit Philip Roth, « livré à moi-même au cœur du problème ».

Mais ne parler que de mes pères adoptifs rend l’analyse incomplète. Et infidèle le récit de mes souvenirs. Combien avez-vous été qui, sans vous être placés en surplomb, m’avez fait découvrir quelque chose qui changea ma façon de vivre et ma perception du monde ? Vous fûtes des égaux qui, par un geste, une parole ou votre présence, avez fait de moi ce que je suis aujourd’hui devenu. Par vous aussi, j’ai appris. Trop nombreuses et trop nombreux pour que je vous nomme ici, vous saurez vous reconnaître... Envers vous, je me sens autant redevable qu’envers mes pères adoptifs.

Christian Lejosne

(1) Gallimard, 2001


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