Toute ressemblance, et cætera... [2/3]

Les obligations de résultats du commissaire
samedi 10 octobre 2020
par  Christian LEJOSNE
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Suite de la chronique n°147

En me levant, j’étais de mauvais poil. Je ne me souvenais pas à quand remontait notre dernier week-end en amoureux. Avec les manifestations qui ont lieu tous les samedis depuis plus de trois mois, s’il arrive que je ne sois pas d’astreinte, ma copine l’est. Hélène – dans l’intimité, je l’appelle « La Belle Hélène » – est flic comme moi. Commissaire également, mais à la sûreté départementale. Ce qui ne l’empêche pas d’être aussi régulièrement d’astreinte le week-end. Pour ne rien arranger, en plus de la manif sus-mentionnée, je dois me farcir la mise en sécurité du président de la République et de son homologue chinetoque qui se retrouvent demain dans l’hôtel le plus chic du centre-ville.

La réunion d’hier pour préparer le maintien de l’ordre de la manifestation n’a pas été une sinécure. Le préfet avait mis la pression en rappelant les consignes du Premier ministre exigeant que soit « mise en œuvre une stratégie renforcée » (ce sont ses mots, j’invente rien !) par le recours à de nouveaux outils. Il a parlé drones, hélicos dotés de caméras haute précision, vidéosurveillance et tout le toutim. On voyait bien que ça ne serait pas lui qui se retrouverait devant les excités que je côtoie tous les samedis. Et ça n’est pas l’arrêté préfectoral interdisant l’accès au centre-ville sous peine d’une amende de 135 euros qui empêchera tous ces insatisfaits du bocal d’investir les lieux où ils ont coutume de se regrouper... Non. Le seul truc à même de faire table rase, c’est de donner un grand coup de tatane dans la fourmilière et d’interpeller ceux qui n’ont pas couru assez vite. Point barre.

Ce matin à 7h45, la réunion de tous les responsables du maintien de l’ordre n’a servi à rien. A part préciser le secteur sur lequel chacun était affecté. Un commissaire affirma, la bouche en cœur, qu’il n’y avait pas de casseurs répertoriés dans le secteur. Qu’est-ce-qu’il en sait, ce con ? Les premiers chevelus sont arrivés à 9 h 57. Une demi-heure plus tard, ils étaient deux cents sur la place interdite au rassemblement. J’avais disposé mes hommes en six sections distinctes, de façon à pouvoir encercler les manifestants et les isoler par petits groupes. J’ai eu l’impression qu’on allait manquer de bras, alors j’ai appelé Hélène pour qu’elle vienne en renfort avec tous les gars qu’elle pouvait mobiliser. En attendant la consigne de dispersion, j’ai passé en revue mes effectifs. Les hommes étaient calmes, dépourvus d’agressivité et ça m’a mis les nerfs en pelote. Merde ! Ils se croient où les mecs, au cinoche ? Et puis, un gros balourd nous a lancé des invectives. Vive fait, bien fait, il s’est retrouvé face contre terre. C’est un truc radical pour montrer ce qui arrive quand on ne respecte pas la police. L’ordre de dispersion est arrivé juste après. J’ai fait les sommations d’usage. Et tout de suite après, j’ai gueulé dans mon mégaphone de gazer et de charger les manifestants. C’est là que les choses ont commencé à déraper. Un capitaine de gendarmerie qui avait été sous mon commandement n’a pas répercuté ma consigne à ses hommes. En courant, je suis allé jusqu’à lui, lui intimant l’ordre d’aller triquer du manifestant. Ce con me répond que mon ordre est disproportionné. Disproportionné ! Je rêve ! On voit qu’ils ne connaissent rien au maintien de l’ordre dans la cambrousse. J’ai tout de suite compris qu’avec ce genre de zig, ça ne servait à rien d’insister. Je lui dit qu’il paiera cher son refus d’obtempérer et je fais intervenir à la place des gendarmes un peloton de policiers de la compagnie départementale d’intervention. Immédiatement, ils chargent la manif en courant. Après ça, je vais au contact d’un autre capitaine que je sens hésitant à obtempérer. Je me cale devant lui et je hurle : « Quand j’ai décidé de l’emploi de la force et que j’ai fait les sommations et que je dis on disperse, c’est on disperse, tant pis pour les manifestants, on matraque, c’est le cadre légal. Ne faites pas comme votre homologue qui a refusé d’appliquer mes directives. Il s’en expliquera avec le préfet. » Le gars, tout de suite, il obtempère ! En quinze-vingt secondes, l’opération est menée à bien. Les gars font du bon boulot, ils percutent les manifestants, les bousculent, les poussent hors de la place. Des coups pleuvent. Les manifestants, ça crie beaucoup mais ça résiste à peine... Quelques-uns tombent. Une vieille avec un drapeau coloré s’étale au sol. En moins de temps qu’il faut pour le dire, la place est dégagée. Objectif atteint ! Après, des street medics ont voulu aller soigner la mamie. Je les ai bloqués. Pas confiance en ces mecs. Par principe : toujours se méfier des secours, soi-disant neutres, qui pactisent avec l’ennemi.

On a fait plus de quatre-vingt interpellations. J’ai reçu des consignes, moi ! J’ai une obligation de résultats ! En rentrant au poste, j’avais en tête ce que j’allais écrire dans mon compte-rendu de la journée, rapport à la mamie. Derrière elle, j’avais identifié un journaliste qui prenait des photos. Par précaution, j’ai écrit : « une chute en lien avec la présence d’un photographe s’accroupissant pour prendre un cliché des manifestants » au moment où la vieille se cassait la gueule.

Toute ressemblance avec des personnages existant ou ayant existé, et cætera, et cætera...

A suivre...

Christian Lejosne

Sur le même sujet, Un pays qui se tient sage, l’excellent documentaire de David Dufresne,
actuellement au cinéma


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