Aux temps du corona [4]

mardi 19 mai 2020
par  Christian LEJOSNE
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Rappel des épisodes précédents : Coralie, David et leur fille Zoé ont trouvé leur place dans une société plus égalitaire et respectueuse de la planète, sortie des décombres du monde d’avant le coronavirus. Comment cela a-t-il été rendu possible ?

Le monde d’avant avait connu nombre de mouvements sociaux qui se battaient contre des inégalités sociales de plus en plus criantes. Ce fut le cas des Gilets jaunes (David avait placé un gilet jaune derrière le pare-brise de sa vieille voiture et le laissa en évidence longtemps après le dégagement des ronds-points par les forces de l’ordre ; cette modeste implication de David avait énervé Coralie qui voyait dans ce mouvement un vieux relent réactionnaire contre l’écologie). Quand les syndicats se battirent contre la réforme des retraites, rares furent les Gilets jaunes à les soutenir. Comme si la lutte des premiers ne concernait pas les seconds. Ou vice-versa. (David et Coralie ne participèrent à aucune manifestation, ils ne se sentaient pas concernés). Puis émergea le mouvement des jeunes pour le climat. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, des manifestations se déroulaient dans le monde entier autour d’un même objectif : sauver la planète (Si Coralie participa à plusieurs marches pour le climat, elle ne parvint pas à y emmener David ; ses entraînements de football « ne pouvaient pas attendre »).

Et puis il y eut comme un alignement de planètes, la conjonction de la mise à l’arrêt de l’économie mondiale liée au coronavirus et ces mouvements sociaux dont les braises, pas totalement éteintes, ne demandaient qu’à s’enflammer à la moindre occasion. Le dé-confinement sonna le glas des tribunes sur le monde d’après publiées dans la presse ainsi que des promesses de jours heureux annoncées par le Président de la République. Comme d’aucuns le craignaient, tout repartit comme avant. Frustrés d’avoir été enfermés chez eux, les consommateurs repartirent à l’assaut des commerces et emplirent leurs chariots des objets dont ils avaient dû, si longtemps, se passer. Cela constitua un début de relance de l’économie, mise pendant de longues semaines sous perfusion, avec les subsides des états et des banques centrales, qui aidaient toute entreprise en difficulté sans autre objectif que de relancer l’économie. Dix milliards d’euros de prêts furent par exemple consentis par les états français et néerlandais à Air France-KLM, dont les navettes internationales avaient largement contribué à la propagation du virus et dont la production de CO2 représentait une part non négligeable dans le réchauffement climatique. En haut lieu, on se congratulait du succès de la reprise (et plus discrètement, on se rassurait de l’absence de mouvements sociaux d’envergure). C’est dans cette euphorie retrouvée que le virus donna des signes de retour. Lorsque les décomptes macabres de malades et de décès repartirent à la hausse et que les services hospitaliers furent à nouveau débordés, il fallut se résoudre à se confiner à nouveau. Puis à se dé-confiner. Puis à se confiner encore. A la sidération et à la patience du premier confinement succédèrent l’indignation et la colère.

Coralie avait déménagé les quelques affaires de sa colocation et s’était installée chez David. Avoir un enfant avait sensiblement modifié les plans de leur théorie sur l’amour au jour le jour. Coralie était enceinte de huit mois lorsque la troisième vague de confinement fut décrétée. Quand elle reçut des textos lui annonçant le report de plusieurs de ses rendez-vous médicaux et l’annulation de ses séances de préparation à l’accouchement, elle commença à paniquer. Comment allait-elle accoucher ? Ne prenait-elle pas des risques (pour elle et plus encore pour le bébé) à se rendre à la maternité ? David pourrait-il assister à l’accouchement ? David appela Luigi Rigoni, un entraîneur de son club de football dont l’épouse travaillait dans une maternité. Ils eurent plusieurs échanges téléphoniques avec madame Rigoni. Accoucher en maternité offrait des garanties pour le bébé et pour la maman mais cela comportait aussi le risque d’attraper le virus.

— Je ne supporterais pas l’idée que mon bébé ait, pour première image des humains, des personnes dont le visage est caché derrière un masque, s’inquiétait Coralie.
— Coronavirus ou pas, les soignants portent toujours un masque chirurgical en salle d’accouchement, répondit madame Rigoni.

Même s’il semblait envisageable que David assistât à l’accouchement, il devrait partir tout de suite après la naissance. Il ne verrait plus son enfant avant le retour chez eux, et la jeune maman devrait assumer seule les premiers jours du bébé. Cela leur semblait impensable.
— J’ai pas pété la capote pour ensuite déserter !, hurla David dans le combiné du téléphone.

Aussi décidèrent-ils que l’accouchement de Coralie se déroulerait à domicile, madame Rigoni s’engageant à venir chez eux pour la délivrance. David vida intégralement la pièce qu’il s’était réservé comme salle de sport. Il installa son vélo d’appartement et ses haltères sur le balcon, roula les tapis incrustés de son odeur de transpiration, donna un coup de peinture blanche aux pans de murs restés apparents entre les miroirs qui couraient du sol au plafond (David aimait regarder son corps en plein effort). Il installa un lit de fortune au milieu de la pièce et une table sur laquelle il déposa l’ensemble des produits nécessaires à l’arrivée du bébé (du liniment et du talc, des compresses et de l’éosine) dont madame Rigoni avait scrupuleusement établi la liste et qu’il était allé se procurer à la pharmacie. Concernant les affaires du bébé, Coralie avait tout anticipé : une armoire débordait de vêtements, de lingerie, de jouets et même de petits pots premier âge au cas où elle n’aurait pas assez de lait pour nourrir le bébé.

Pendant que David s’activait, des militants syndicaux et politiques, des représentants associatifs et d’ONG, des scientifiques et des intellectuels aux sensibilités sociales ou écologistes réussirent à dépasser leurs désaccords et parvinrent à rédiger un appel commun. Une sorte de Programme d’action de la Résistance comparable à celui adopté en mars 1944, alors que la guerre faisait encore rage et qui dressait les lignes de ce que devaient être les mesures à prendre dès la libération. La situation en 2021 était bien différente de ce qu’elle était en 1944, et, bien que le président ait parlé de guerre, il s’agissait de tout autre chose qui dépassait de loin la façon de reconstruire le monde après une guerre. Il s’agissait de rien moins que de la survie de l’humanité. Aussi court qu’efficace, ce manifeste amorçait un virage à cent-quatre-vingt degrés avec ce que la société avait, jusque-là, connu. Intitulé Le temps nous est compté, il tenait en quelques points stratégiques : grands travaux de transition énergétique, relocalisation du tissu industriel pour les produits jugés utiles et non polluants, restauration de services publics dignes de ce nom (en particulier les services de soins et la recherche médicale), impôt sur la fortune et le patrimoine, taxe sur les transactions financières, réduction du temps de travail et égalité salariale, aide à l’agriculture non carbonée et aux circuits courts. Mais l’aspect le plus révolutionnaire et qui réconcilia politiquement David et Coralie, se trouvait dans le défi que cet appel lançait aux partis et mouvements politiques.

« Nous, citoyennes et citoyens, électrices et électeurs, n’iront déposer notre bulletin de vote lors des élections présidentielles de 2022 qu’à la condition expresse que celle ou celui pour qui nous voterons aura explicitement adopté les grandes lignes de notre programme. Compte tenu de l’urgence sanitaire, sociale, économique et environnementale, les différents partis et mouvements politiques qui se retrouvent derrière ce programme, doivent accepter d’unir leurs forces en désignant, par tirage au sort, un unique candidat. Nous ne pouvons voir se reproduire les divisions du passé entre gauche radicale et gauche libérale, entre priorité donné à la lutte contre les inégalités ou à la lutte pour l’écologie. Le temps nous est compté. Contre les pouvoirs rétrogrades qui dominent le monde, l’unité est plus que jamais indispensable. Une fois que le candidat aura été élu, nous ne lâcherons rien. Nous suivrons pas à pas les décisions prises par le gouvernement et n’hésiterons pas à manifester notre mécontentement à chaque fois que les objectifs de notre manifeste commun seront dévoyés. »

Tandis que cet appel accueillait son quatre millionième signataire, Coralie donnait naissance à une petite fille de deux kilos huit cents grammes, sous le regard admiratif de David, qui prit l’enfant que lui tendait madame Rigoni avec autant de délicatesse que le ballon rond après un coup franc. Cette passe acta la fracassante entrée de Zoé dans le grand match de la vie. (A suivre...)

Christian Lejosne
- Suite et fin...


Si vous avez manqué le début :
- Aux temps du corona [1]
- Aux temps du corona [2]
- Aux temps du corona [3]


Documents joints

Aux temps du corona [4]

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